Écosse : pourquoi j’ai choisi la slow photography


Ma femme et moi-même sommes partis en Écosse pendant une semaine environ en avril 2019. Avec le voyage vient le dilemme habituel du photographe s’éloignant de son antre : quel matériel emporter ? Et pourquoi ne pas se mettre à la slow photography ?

L’envie de couper avec le « tout-numérique » et de revenir à une forme de slow photography était déjà lancinante depuis quelques années. Mais je n’ai jamais totalement réussi à couper le cordon. La peur de ne pas amasser assez d’images. Ou encore celle de « rater » une exposition ou un cadrage et de ne pas pouvoir le corriger dans l’instant… Bref, il n’était pas rare de me voir « doubler » mon appareil moyen-format avec un reflex et une paire d’objetifs.

Pourquoi choisir l’argentique ?

Mais si le numérique est un outil superbe, me permettant d’aller toujours plus loin dans ma pratique photographique, il n’en est pas moins un outil de production. Un instrument fiable, robuste et performant. Le genre permettant de revenir des 24h du Mans avec plus de 7000 visuels en 20h de présence et l’assurrance d’avoir des visuels superbes car déjà vus et validés au dos du boitier.

L’argentique, quant à lui, a toujours été présent dans ma vie photographique. Réfléchir à l’exposition correcte, penser à l’image finale, déclencher et attendre. Attendre la fin de la pellicule. Attendre de pouvoir s’isoler dans le noir pour charger la pellicule dans la cuve. Choisir sa chimie, mesurer, diluer , penser au rendu qu’on veut obtenir. Attendre la fin du développement pour apprécier, enfin, son travail de ses yeux.

« À ce moment précis, ce ne sont plus des pellicules, mais des capsules temporelles. »

Je pourrai encore longtemps vous parler de la fascination intacte que j’éprouve pour les tirages qui grisaillent dans le révélateur. De l’amour que j’ai pour l’ambiance paisible et presque monacale d’une chambre noire lors d’un tirage.

Mais en vérité, j’aime une chose. J’aime le romantisme de l’argentique, tel que je le pratique.

J’adore parler avec mes amis argentistes. Ces accrocs aux sels d’argents qui cherchent parfois une vie durant le procédé technique leur permettant de matérialiser leur vision photographique. Celui qui laisse volontairement trainer au frigo des pellicules exposées. Trente-six petits souvenirs par pellicule. Pas de titre ou de date. Juste des images qu’il a profondément aimé faire, qu’il a imaginé lors de la prise de vue, mais qui ne sont restées que des rêves jusqu’au jour où le hasard veut qu’il attrape l’un des petits contenants pour lui extraire minutieusement les photographies qu’il recelle. À ce moment précis, ce ne sont plus des pellicules, mais des capsules temporelles.

Cet autre ami qui aime les procédés anciens. Il a passé un bac pro photographie – alors dénué de toute pratique argentique –  avec un procédé vieux d’un siècle ! Pour cela, il a passé des heures de chimie, parfois ingrate, mais toujours passionnante à chercher le meilleur rendu visuel pour son projet… qu’un des membres du jury a pris pour un filtre instagram avant de comprendre ce à quoi il avait à faire.

Alors je sais, tout cela parait bien romantique et un brin désuet. Pourquoi se compliquer la vie à pratiquer avec des appareils antédiluviens ?

La slow photography, une forme de méditation

Cela peut sembler très étrange comme concept. Mais c’est bien vrai. Je réalise une centaine de contrats photo et vidéo par an en moyenne. La somme de mes archives numériques représente plus de 10 To de données et des centaines de milliers de fichiers. Le numérique permet de multiplier les vues et le coût du stockage permet de garder des visuels sous le coude, que l’on aurait peut être même pas déclenché en argentique.

Alors quand je traite un sujet personnel, j’aime prendre le temps. Et du temps pour faire une photo à la chambre 8×10, il en faut ! Sortir le trépied, faire le niveau, installer la chambre dessus, la déplier, monter l’optique, visser le déclencheur, sortir le compte fil et le voile de visée… Ouf !

Il ne reste plus qu’à faire le cadre, la netteté, sortir le ou les chassis, mesurer la lumière, appliquer les éventuelles corrections*, armer l’optique, ouvrir le chassis et déclencher, puis refermer le chassis. Vous comprenez maintenant pourquoi on parle de slow photography.

Ainsi expliqué, cela semble long. Sur le terrain, il n’est pas rare de compter en moyenne un quart d’heure d’installation et de préparation de prise de vue. Mais une fois la chambre montée, il m’arrive d’attendre encore pour que la lumière soit bonne sur la scène.

« Après de longues minutes à attendre, les nuages laissent enfin passer un faisceau, puis deux ou trois dans le cadre de la photo. »

Passer une demi-heure sous la pluie à attendre la jolie éclaircie sur un ciel plombé est un exercice de patience que toute personne devrait faire. Le plaisir de voir la lumière lentement évoluer, les rayons timides qui viennent lécher les coteaux lointains. Après de longues minutes à attendre, les nuages laissent enfin passer un faisceau, puis deux ou trois dans le cadre de la photo. Le claquement de l’obturateur est le clap de fin de ce moment contemplatif pour l’appareil, alors que les yeux du photographe continuent à admirer la dance du soleil. À moins qu’un nuage taquin ne l’oblige à réduire drastiquement le temps de rangement de sa chambre. Car, parfois, la slow photography est rattrapée par les éléments.

Pour terminer, une donnée insolite et tout à fait agréable à prendre en compte lorsque l’on travaille avec un appareil hors normes (appareils à viseur de poitrine, appareils à soufflet, polaroids, etc.) : le contact humain. Les flâneurs, interpelés par cette singularité, s’arrêtent et s’attardent, curieux de découvrir ce qu’il se cache derrière cette curieuse mécanique. Petit bonus pour la route : ils se laissent beaucoup plus facilement photographier. Contrairment à l’appareil reflex professionnel qui, par son omniprésence, est plus souvent vécu comme une intrusion, voire d’agression par ces derniers.

L’Écosse : éloge de la lenteur

Pour ce voyage je ne voulais pas me reposer sur la chambre uniquement. Bien que cette dernière occupait 95% de mon sac photo, il me fallait un appareil adapté à un usage plus spontané. Quand un ami photographe m’a proposé de lui emprunter le célébrissime Hasselblad X-Pan pour le voyage, j’ai sauté sur l’occasion. Un télémétrique en format 135 qui peut faire des vues en 24×36 ou des panoramiques en panachage sur une même pellicule, autant dire que c’était le partenaire idéal pour ma vaillante 8×10 !

The Old Man of Storr, Écosse, slow photography avec utilisation d'une chambre 8x10

« Il m’est régulièrement arrivé de cadrer et de finalement me raviser, la scène n’étant pas si intéressante que cela. »

Pendant le road trip, je n’ai jamais eu envie de travailler en numérique. Il m’est régulièrement arrivé de cadrer et de finalement me raviser, la scène n’étant pas si intéressante que cela. Mais surtout, j’ai respiré ! Le soir mon seul travail était de décharger les chassis de la chambre pour les recharger avec du film vierge. Fini les editings* nocturnes de 500 photos avec traitement à la volée… Bienvenue aux soirées en amoureux !

Les seules images numériques du voyage sont celles prises par ma femme comme making of du travail à la chambre.

Alors oui, on aurait pu prendre des tas de photos, pour rire des vitrines ou des machins amusants sur notre chemin. Toutefois, avec le recul, ces photographies imaginaires ne seraient jamais jamais de nos disques durs, devenant le souvenir d’un non-événement.

J’ai préféré prendre le temps de faire de belles images, lorsque cela s’y prêtait. Et dans ces moments là, ma femme pouvait prendre le temps de faire des croquis sur ses carnets. Chacun prenant un instant, quasi hors du temps, pour faire ce que chacun aime. Ces arrêts n’étaient alors plus vécus comme ennuyeux par l’un ou par l’autre, mais comme un moment de communion, un temps mort bienvenu.

Au total, j’ai produit une dizaine de photographies avec la chambre et 6 à 7 pellicules de 36 poses pour le X-Pan. Ce dernier pouvant réduire une 36 poses à 20 vues en format panoramique, cela ne fait finalement pas une quantité ahurissante de visuels sur 10 jours de voyage.

Eilean Donan Castle, Écosse, slow photography avec un Xpan

En terme de post-production, je travaille actuellement en traitement mixte, numérisant les pellicules pour en produire des fichiers numériques. La chambre noire étant la seule chose que je n’ai pas encore ré-installée dans le nouveau studio, c’est un processus qui me convient.

Et après ?

Travailler avec ces outils me donne envie de les faire rentrer dans mon flux de travail quotidien. Je suis tenté de ne plus évacuer l’argentique des options possibles pendant un shooting commercial.

Enfin, le désir de remonter une chambre noire au sein du studio est de plus en plus pressante. L’agrandisseur d’un éminent confrère et ami – celui là même qui m’avait cédé son Hasselblad 500CM à vil prix contre bon soins – est d’ors et déjà là. La chimie pour démarrer le travail de tirage lith* est arrivée il y a peu (merci Labo Argentique). Une fois tout cela mis en place, je pourrai pratiquer la slow photography de la prise de vue au tirage.

Au travail monsieur Lagoarde !

 


Notes de bas de page

* corrections : selon les paramètres de prise de vue, il peut être nécessaire d’allonger le soufflet de la chambre. Au dessus d’une certaine extension, une correction de l’exposition est nécessaire. Par ailleurs, en argentique, il est parfois nécessaire d’augmenter cette dernière pour compenser la perte de sensibilité du film pendant les longues expositions. C’est la réciprocité du film.

* editing : classement et tri d’un reportage photographique.

* lith : chimie photographique alternative qui produit des tirages au rendu très différent des tirages photographiques classiques.



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